L’ART BRUT

FR | EN

DEFINITIONS

Jean Dubuffet

Nous entendons par là [Art Brut] des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistiques, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.
Jean Dubuffet, tiré de L’Art Brut préféré aux arts culturels, Paris, Galerie René Drouin, 1949.


Michel Thévoz

Les auteurs d’Art Brut sont des marginaux réfractaires au dressage éducatif et au conditionnement culturel, retranchés dans une position d’esprit rebelle à toute norme et à toute valeur collective. Ils ne veulent rien recevoir de la culture et ils ne veulent rien lui donner. Ils n’aspirent pas à communiquer, en tout cas pas selon les procédures marchandes et publicitaires propres au système de diffusion de l’art. Ce sont à tous égards des refuseurs et des autistes. L’Art Brut présente des traits formels correspondants : les œuvres sont, dans leur conception et leur technique, largement indemnes d’influences venues de la tradition ou du contexte artistique. Elles mettent en application des matériaux, un savoir faire et des principes de figuration inédits, inventés par leurs auteurs et étrangers au langage figuratif institué. Dans la plupart des cas, ces caractéristiques sociales et stylistiques se conjuguent et s’amplifient par résonance : la déviance favorise la singularité d’expression et celle-ci accentue en retour l’isolement de l’auteur et son autisme, si bien que, au fur et à mesure qu’il s’engage dans son entreprise imaginaire, le créateur se soustrait au champ d’attraction culturelle et aux normes mentales.

L’œuvre est donc envisagée par son auteur comme un support hallucinatoire ; et c’est bien de folie qu’il faut parler, pour autant qu’on exempte le terme de ses connotations pathologiques. Le processus créatif se déclenche aussi imprévisiblement qu’un épisode psychotique, en s’articulant selon sa logique propre, comme une langue inventée. D’ailleurs, quand les auteurs d’Art Brut s’expriment aussi par l’écriture, c’est en accommodant la grammaire et l’orthographe à leur tour d’esprit. C’est une création impulsive, souvent circonscrite dans le temps, ou sporadique, qui n’obéit à aucune demande, qui résiste à toute sollicitation communicative, qui trouve peut-être même son ressort à contrarier l’attente d’autrui.
Michel Thévoz, tiré de Art Brut, psychose et médiumnité, Paris, la Différence, 1990.


Lucienne Peiry


L’Art Brut et l’art naïf, l’art enfantin, l’art primitif

Les créateurs d'art naïf voisinent avec les auteurs d'Art Brut par l’originalité et l’inventivité qui animent pareillement leurs productions. Issus généralement d’un milieu populaire, ni les uns ni les autres n’ont suivi de formation artistique: ils disposent d’une culture simple, souvent rudimentaire, et s’engagent dans la création avec spontanéité. Mais les peintres naïfs se réfèrent à l’art traditionnel et officiel auquel ils empruntent les sujets (paysages, portraits et scènes de genre), les procédés de figuration (perspective linéaire ou aérienne) et la technique (peinture à l’huile sur tableau de chevalet). Tout en étant autodidactes, ils rêvent de palmes académiques, d’intégration, de reconnaissance, et sont attirés par l’institution muséale. Ils aspirent à la consécration culturelle et sociale. A l’inverse, l’auteur d’Art Brut ignore les instances culturelles, les normes et valeurs de l’art officiel, ou s’y montre indifférent voire réfractaire.

L’art enfantin est également un proche cousin de l’Art Brut puisque leurs auteurs dessinent, peignent et modèlent librement, entretenant une relation naturelle avec l’expression artistique. Aucun d’entre eux ne se considère comme un artiste et chacun privilégie généralement la fabrication plus que le résultat. Les enfants, comme les auteurs d’Art Brut, ne recherchant pas les modèles culturels, leurs œuvres – inventives – proposent des solutions novatrices. Elles présentent entre elles des parentés thématiques (figures humaines et animales, architectures, paysages), stylistiques (multiplicité de points de vue, variation d’échelles, schématisme, etc.) et techniques (usage de matériaux récupérés, assemblage, bricolage). Mais l’auteur d’Art Brut développe une verve créative enrichie d’une expérience humaine et existentielle, ainsi que de capacités de concentration et de ténacité dont seul un adulte dispose. Il donne ainsi naissance à une production artistique organisée, et dont le système a été conçu, souvent de manière obsessionnelle, au fil de nombreuses années et par le biais de dizaines, de centaines, voire de milliers de compositions.
Des analogies sont évidentes aussi entre certaines œuvres d’Art Brut et des œuvres d’art primitif ou d’art premier, dans les sujets qui s’y développent, les styles, les résolutions techniques, ainsi que dans l’intense vitalité et la force d’expression qui s’en dégagent. Les artistes d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques créent néanmoins selon des procédés établis qui appartiennent à leur culture, et qui se transmettent de génération en génération. Suivant des modèles qui les inscrivent dans un cadre, ils se distinguent fondamentalement des auteurs solitaires de l’Art Brut, qui réalisent des œuvres orphelines.
Il existe toutefois des exceptions ainsi que des cas limites. L’Art Brut doit être envisagé comme un pôle, ainsi que l’a précisé Jean Dubuffet. Certaines expressions – comme l’art naïf, l’art enfantin, l’art primitif, mais aussi l’art populaire ou les graffiti –, tout en étant foncièrement distinctes de la radicalité de l’Art Brut, en sont plus ou moins proches : il y souffle le même vent.

Lucienne Peiry


Actualités

27.11.2014
Participation de Sarah Lombardi au Colloque international "Art Brut et Matérialité: de l'imaginaire à l'œuvre." [...]

30.10.2014
À l'aventure musicale de l'Art Brut dans le monde - soirées de concert avec la HEMU [...]

24.10.2014
la Collection de l'Art Brut prête une œuvre de Judith Scott au Brooklyn Museum (New York) [...]

18.10.2014
Conférence de Sarah Lombardi au Museum im Lagerhaus St.Gallen [...]