L’ART BRUT

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Vie de la Collection


Rendez-vous avec une oeuvre: August Walla, par Colin Pahlisch, guide à la Collection de l'Art Brut

07.02.2017
Découvrez régulièrement sous cette rubrique le coup de cœur d'un guide de la Collection de l'Art Brut.

L’art peut-il encore transformer le monde ? La question mérite d’être posée, à l’heure des appropriations en tous genres, de l’inflation picturale permise par les relais de la technologie numérique, de la multiplication et de la diversification des espaces d’expositions, de la redéfinition de notions structurantes pour l’histoire de l’art telles que la « modernité », ou le « contemporain » . Dès lors, la réponse à une telle énigme n’est peut-être pas à chercher du côté de l’art officiel, ou « culturel » (selon la formule de Jean Dubuffet), trop occupé à se démarquer, se faire connaître, à décrypter les attentes des galeries ou les désirs des musées, à deviner (ne serait-ce pas plutôt « diviner » ?) les fluctuations du marché, pour mieux s’y inscrire. C’est, bien plus, auprès de ceux pour qui la création représente tout, des artistes pour qui le mot même d’ « art » est si précieux « qu’il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom » (Dubuffet, encore !), que devrait nous conduire cette investigation. Auprès des auteurs d’Art Brut, donc.
Or, peu d’auteurs « bruts » ont exploré la question du pouvoir démiurge de l’art avec la même ferveur qu’August Walla (1933 – 2001). Pensionnaire à la « Maison des artistes » de l’hôpital Gugging (Klosterneuburg, AU) dès son ouverture en 1981 (aujourd’hui « Musée Gugging » : http://www.gugging.org/), Walla s’est attelé à un travail titanesque : reconstruire la Tour de Babel, autrement dit, d’échafauder à partir des langues connues une langue universelle au moyen de laquelle chacun pourrait s’entendre. Ainsi les voit-on, ces langues, s’entrelacer, s’élaborer et se défaire par bribes, s’agglutiner pour former un lexique étrange, dans la grande toile intitulée Götter (1986) accrochée à la Collection de l’Art Brut de Lausanne, au premier étage du musée et reproduite ici.

Découvert par le psychiatre Léo Navratil (1921 – 2006), premier directeur de l’hôpital Gugging et partisan d’un usage de la création artistique à des fins thérapeutiques, il nous faut imaginer August Walla habitant le petit cabanon d’un jardin familial sur les bords du Danube, dans la seule compagnie de sa mère. Il dessine, peint, collectionne des objets hétéroclites au hasard des rue et des décharges publiques. Il compose à partir de ceux-ci des sculptures bigarrées qu’il photographie parfois. Walla est terrifié, obsédé par la présence du mal, qu’il nomme « mauvais œil » (Böser Blick dans son allemand natal), et que son travail a précisément pour ambition de chasser, de conjurer. Dès son entrée définitive à Gugging, en 1970 (Léo Navratil pose à ce moment-là le diagnostic de la schizophrénie), il consacre donc ses journées à la construction une œuvre protectrice, apotropaïque dirait-on (du grec « apotropein », détourner), visant à contenir le chaos, à dévier le malheur, à prévenir les conflits comme on enraye une maladie. Cette langue universelle qu’il élabore n’est donc pas seulement constituée de mots inertes : le langage de Walla est performatif. Il intervient directement sur le réel, le change, le structure, l’édifie, cherche à l’améliorer...  De fait, aucune toile n’est assez grande, aucun cadre assez vaste. Sa peinture doit couvrir le monde. Il dessine et peint sur les murs extérieurs de Gugging, couvre de phrases et de figures les parois, le sol de sa chambre, colonise à coup de pinceaux jusqu’aux routes qui jouxtent l’hôpital... pour y sanctifier l’amour qu’il porte à sa mère. Thomas Breymann  rapporte en effet qu’il aurait tracé sur le bitume, près de la « Maison des artistes », ces mots : Pfleger sind keine Mutter (« Aucun infirmier ne remplace une mère »). Sanctifier, c’est le mot. Le spirituel occupe une place centrale chez August Walla. Qu’il se rêve tantôt en défenseur de la justice divine, tantôt en pacificateur universel, c’est bien à une action transcendante, que confine son œuvre (on trouve référencées, dans Götter, toutes les religions humaines). L’harmonie que sa langue unique et fédératrice cherche à instaurer constitue une tâche sacrée, de même qu’un plaidoyer, une lutte pour une compréhension mutuelle entre les peuples. Visionnaire et curative, telles sont ainsi les deux vertus autoproclamées de l’œuvre d’August Walla. À l’instar d’un chamane, les gestes graphiques et picturaux qui composent son travail s’appuient sur un équilibre originel perdu, que l’artiste aurait pour mission de refonder, de réincorporer au réel, afin de préserver celui-ci, de le guérir.

Magie ou supercherie, pathologie ou prophétisme, miracle ou mystification, là n’est finalement pas la question. Qu’elles puissent ou non sauver les hommes, les créations de Walla ont le mérite de rappeler cette vérité que les peintres, sculpteurs, ou collectionneurs officiels et avides de reconnaissance prennent sans doute trop souvent soin d’oublier. L’art désengagé n’existe pas.

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