Les récentes recherches menées au Japon par la Collection de l’Art Brut se sont révélées
foisonnantes et fructueuses. Pour la première fois en Europe, le musée lausannois présente
ces oeuvres en provenance de diverses villes nippones, notamment Kyoto, Kôbe et
Yokohama.
L’exposition réunit douze créateurs japonais autodidactes :
Shinichi Sawada – Satoshi Nishikawa – Mitsuteru Ishino – Hidenori Motooka – Masao Obata
– Yuji Tsuji – Takashi Shuji – Takanori Herai – Yoshimitsu Tomizuka – Eijiro Miyama –
Toshiaki Yoshikawa – Moriya Kishaba.
Leurs productions – peintures, dessins et sculptures – témoignent d’une richesse et d’une
diversité étonnantes. Chacune de ces pièces porte l’empreinte du raffinement et de la
délicatesse attachés à la culture nippone. Toutefois, l’emprise de la culture japonaise a très
peu d’impact sur ces créateurs. Face à cette société hyperperformante et compétitive,
l’inventivité de ces auteurs autodidactes se développe à la faveur d’un processus primaire
et pulsionnel, déployant une expression archaïque qui dote les oeuvres d’une portée
universelle. Masao Obata, Takashi Tsuji ou Shinichi Sawada, pour ne citer que certains
d’entre eux, dérogent à la tradition, créant des univers uniques, dont ils sont les seuls
maîtres.
Les oeuvres présentées – une centaine – sont accompagnées de neuf documentaires
consacrés aux auteurs (environ 15 min. chacun). Réunis sur un DVD « Diamants Bruts du
Japon », ils sont réalisés par Philippe Lespinasse et Andress Alvarez, et produits par la
Collection de l’Art Brut et LoKomotiv Films.
À cette occasion, un catalogue en français, en anglais et en japonais est publié par la
Collection de l’Art Brut en collaboration avec les éditions Infolio.
L’ouvrage, riche de 60 illustrations, rassemble des textes de :
- Lucienne Peiry, directrice de la Collection de l’Art Brut
- Sarah Lombardi, conservatrice à la Collection de l’Art Brut
- Yoshiko Hata, directrice artistique du Borderless Art Museum NO-MA, à Omihachiman
- Tadashi Hattori, conservateur au Hyogo Prefectural Museum of Art, à Kôbe
La collaboration entre les institutions japonaises et la Collection de l’Art Brut pour
l’organisation de cette manifestation a donné lieu à une donation majeure d’une centaine
d’oeuvres, présentées dans le cadre de cette exposition. Cette importante acquisition
marque l’ouverture de la Collection de l’Art Brut vers l’Extrême Orient.
Quelques artistes présentés dans l’exposition:
Masao Obata (1943)
Le couple est le sujet de prédilection de Masao Obata. La cérémonie nuptiale joue un rôle
de premier ordre dans sa production où deux figures centrales, l’homme et la femme,
quelques fois accompagnés d’un enfant, apparaissent comme les protagonistes de son
histoire imaginaire. Chacun d’eux, immobile, apparaît frontalement dans une posture
hiératique et imposante. Le tracé qui dessine le contour de ses personnages est simple et
elliptique et les éléments précis qui définissent les traits du visage ne sont pas représentés
par des volumes, mais par des aplats graphiques. Obata dessine également des paysages,
des véhicules, des plantes, ou encore les meubles de sa chambre. Le rouge, sa couleur
préférée, domine dans ses compositions.
Masao Obata a commencé par collectionner des cartons récupérés dans les cuisines de
l’hôpital psychiatrique où il résidait. Là, il passait la nuit à dessiner secrètement sur ces
supports de fortune. Il empilait ses productions devant la fenêtre, les amoncelait dans sa
chambre, proches de lui, si bien que l’espace qui lui restait pour vivre et dormir diminuait
de jour en jour. Aujourd’hui transféré dans une chambre individuelle, il oeuvre sur son lit,
disposant ses travaux tout autour de lui.
Takashi Shuji (1974)
Takashi Shuji crée tout d’abord des masses au pastel gras, essentiellement noires, qu’il
« cerne » ensuite à l’aide de sa gomme. Il détoure ainsi l’objet dessiné en supprimant de la
matière picturale. Ses compositions sont ainsi très contrastées, entre le noir des sujets, et
l’arrière plan du support qui demeure vierge.
Regardant attentivement son objet, mais sans chercher à le copier fidèlement, Shuji semble
traduire le « sentiment» que lui inspire le motif. Son esprit est concentré sur l’élément qu’il
dessine et il n’élabore aucun projet quant à la suite de sa composition. Manifestement, les
objets qu’il emploie comme « modèles » ne sont pour lui qu’un moyen pour « déclencher »
l’impulsion créatrice.
Shinichi Sawada (1982)
Les corps des êtres étranges de Shinichi Sawada sont hérissés de pointes disposées de
manière très dense. Ces créatures singulières et mystérieuses émergent d’une mythologie
personnelle féerique. Sawada plante, un à un, ces petits piquants de terre dans des formes
rondes ou cylindriques qui constituent la base de ses sculptures.
Shinichi Sawada est un jeune autiste. Il travaille dans un atelier de fortune, une cabane
isolée dans la montagne où il aligne sur des étagères de bois ses figures, mi-hommes, midémons.
Eijiro Miyama (1934)
Eijiro Miyama confectionne des couvre-chefs excentriques à partir d’objets récupérés. Coiffé
de l’un de ses chapeaux, son attribut de prédilection, il se pare de vêtements dénichés dans
des vides greniers, il décore son corps d’un couple de poupées. Une pancarte placée sur
son dos et faite de cartons d’emballage, exhibe des messages de paix et de fraternité. Ainsi
costumé, il enfourche sa bicyclette et gagne le quartier chinois de la ville de Yokohama,
particulièrement animé et touristique. Il sillonne les rues, sourire aux lèvres, devant
l’étonnement des adultes et l’émerveillement des enfants, frappés par la singularité de son
apparence.
Eijiro Miyama, âgé de septante-quatre ans, vit dans une minuscule chambre au sein d’un
foyer vétuste pour indigents à Yokohama, près de Tokyo.