Rendez-vous avec une oeuvre: Carlo, par Chloé Falcy, guide à la Collection de l'Art Brut

11.12.2018 - vie

Découvrez régulièrement sous cette rubrique le coup de cœur d'un guide de la Collection de l'Art Brut.

Carlo Zinelli – par Chloé Falcy

« Le mieux, le plus cohérent, serait de prononcer, pour en finir, que la création d’art, où qu’elle apparaisse, est dans tous les cas pathologique », a décrété Jean Dubuffet, le fondateur de l’Art Brut. Peut-être qu’art rime toujours avec folie. Mais dans ce cas, n’existerait-il pas une folie positive, libératrice ? Une folie qui construirait plutôt qu’elle ne détruirait ? 

La première fois que je me suis retrouvée confrontée aux œuvres de Carlo Zinelli, j’ai été frappée par leur esthétisme et l’ordre qui les régissait. Elles se distinguaient par une certaine sauvagerie, mais elles avaient un sens : elles « tenaient » selon un code nouveau, énigmatique. Au sein de cet univers, prolifère l’homme sériel, dessiné de profil, multiplié à l’infini en doubles dont les silhouettes stylisées évoquent les fresques de civilisations archaïques.  

Quand on évoque sa vie, il est difficile de ne pas être frappé par la biographie de ce jeune homme sensible, ami des bêtes et de la nature, brisé par la folie de la guerre et interné définitivement à l’âge de 32 ans. La déchéance de sa condition dans l’univers gris de l’hôpital San Giacomo alla Tomba, à Vérone, où il passera 16 ans de sa vie. Et surtout, l’élan de survie qui l’a poussé à ériger un corpus de 3000 pièces dessinées au recto et verso du support. 

Dans ce microcosme, le chiffre 4 est roi. Il est le nombre magique, l’harmonie de ce noyau de vie en marge de la réalité, l’incantation qui lui permet d’exister. 4 par 4, les groupements humains se suivent, une face toujours dérobée. Les chars, les machines agricoles et les objets quotidiens apparaissent comme autant de fragments empruntés au monde d’avant sa maladie. Au détour d’une œuvre, on retrouve parfois son nom, Caaaarlo, au « a » deux fois dédoublé. 

S’il y a folie dans ces œuvres, c’est une folie « bâtisseuse », fertile de figures primaires, de scènes de vie et de mort à laquelle l’interprétation nous résiste. Dans ce cas pictural, on pourrait parler d’un nouveau langage graphique, non pour communiquer avec les autres mais pour élaborer un univers dont les règles n’appartenaient qu’à son auteur. Hors de nos codes, ce langage détient encore tout le mystère de ces rangées humaines et animales en marche vers une destination inconnue. 

Chloé Falcy
30.01. 2018